C'est une année toute bête qui vient de s'écouler, une année sans bruit dans le fracas des bombes, une année sans cri dans le silence des tombes. C'est une année toute seule qui vient mourir ce soir, lentement. Comme une lame de fond elle a creusé sa faille au long de ces 365 jours d'existence.
Elle est partie de Tunisie où, allongée avec flemme sur un transat bleu, elle finissait un livre et piochait le suivant dans la pile à portée de main, comme dans un panier à loukoums, se régalant sans fin des mots alignés, donnant un sens au monde et du mouvement à la ronde. Shéhérazade des temps modernes, elle s'est inventée elle-même, écartant d'un geste languide les options d'autrui, comme ennuyée par le remue ménage ambiant. Elle ne parlait plus à l'époque, je me souviens. Elle se contentait d'écouter les coquillages de la légende, entendant la mer ou les égoûts et goutant l'une et les autres comme autant de découvertes improbables.
La vague a alors pris de l'ampleur et emporté sur son chemin ce qu'il restait des vestiges et des ruines d'un tandem en perdition, un titanic refusant l'inévitable, luttant contre elle pour finalement s'y abandonner avec les soupirs des condamnés et les larmes des enfants perdus. Elle s'est brisée, l'espace d'un indicible instant, sur une écluse confondue avec une digue. A force de frapper, les portes se sont ouvertes et la voici repartie, enroulant avec elle les jours et le temps, les marins malheureux et les dompteurs de baleines, ceux qui savaient et qui n'avaient rien dit, ceux qui se turent, ceux qui tournèrent les yeux.
Tsunami en fond, elle essaye de se faire houle tendre en surface, demandant pardon à ses naufragés qu'elle pose sur des radeaux de fortunes, promettant de revenir les chercher, pour mieux être oubliée par eux, une fois le danger passé.
Elle a caressé les côtes de l'Afrique, faisant parfois halte dans ces terres ancestrales pour y retrouver le goût de vivre, de ceux qui s'enveloppent de leur pagne de sang. Elle y a connu l'invisible, a fréquenté l'irrésistible, et y a laissé l'essentiel, ce qu'elle ne retrouve plus aujourd'hui en fouillant dans sa mémoire d'images fixes d'où les éléphants la contemplent, eux pour qui le siècle n'a pas de sens.
Elle est tombée dans un lit de rivière, l'a trouvé douillet, s'est dit qu'elle pourrait bien y rester, pour s'apercevoir enfin qu'il ne s'agissait que d'un marécage d'où les roseaux émergent comme autant de repères incompris, comme autant d'avertissements silencieux claquant dans le vent des furies, dans la musique des sages.
Frémissante, languissante, tour à tour rageuse et cajoleuse, exigeante et pitoyable, elle n'en finit pas de mordre et de demander pardon, de chercher à retrouver cette lumière tendre et chaleureuse qu'il lui a semblé apercevoir, allongée, là-bas, sur son lit de Carthage.
C'est une année folle qui va venir éteindre ses derniers feux ce soir. Une année de surprises et de soupirs, de ceux que l'on lâche et qui jamais ne se regrettent. C'est une année de plaisir, d'orgasmes spontanés et sans retenu, de rires sous-entendus, de folie non-retenue. Une année de découvertes, qui donne envie d'en mordre plus encore, d'arracher de plus gros morceaux de viande à ce bonheur Antigonesque.
C'est épuisant d'être perdu dans la tempête d'une année sans contrôle et sans maîtrise. C'est épuisant de vouloir retenir le gouvernail alors qu'il n'y a qu'à se laisser doucement glisser dans le mouvement des vagues.
C'est grisant d'être perdu dans la tempête d'une année sans contrôle et sans maîtrise. C'est grisant de se laisser violemment emporter par les embruns et les orages.
Ce soir, je veux être soûl de garçons et d'alcool, de spontanéité et de danse, de rires et d'oubli. Je veux me plonger dans les yeux de l'éphèbe et embrasser l'ancêtre, tâter du cul de nonne pour baiser le bandit.
Car ce soir... ce soir.... est le premier soir du reste de ma vie. L'année s'y achève pour laisser, demain, la place à un nouveau chiffre.
Et comme tous les ans, me reviennent en tête ces quelques vers, appris au fil de mes matins d'enfance:
Si tu peux voir détruit
l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te remettre à rebâtir,
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;"
Rudyard Kipling
Elle est partie de Tunisie où, allongée avec flemme sur un transat bleu, elle finissait un livre et piochait le suivant dans la pile à portée de main, comme dans un panier à loukoums, se régalant sans fin des mots alignés, donnant un sens au monde et du mouvement à la ronde. Shéhérazade des temps modernes, elle s'est inventée elle-même, écartant d'un geste languide les options d'autrui, comme ennuyée par le remue ménage ambiant. Elle ne parlait plus à l'époque, je me souviens. Elle se contentait d'écouter les coquillages de la légende, entendant la mer ou les égoûts et goutant l'une et les autres comme autant de découvertes improbables.
La vague a alors pris de l'ampleur et emporté sur son chemin ce qu'il restait des vestiges et des ruines d'un tandem en perdition, un titanic refusant l'inévitable, luttant contre elle pour finalement s'y abandonner avec les soupirs des condamnés et les larmes des enfants perdus. Elle s'est brisée, l'espace d'un indicible instant, sur une écluse confondue avec une digue. A force de frapper, les portes se sont ouvertes et la voici repartie, enroulant avec elle les jours et le temps, les marins malheureux et les dompteurs de baleines, ceux qui savaient et qui n'avaient rien dit, ceux qui se turent, ceux qui tournèrent les yeux.
Tsunami en fond, elle essaye de se faire houle tendre en surface, demandant pardon à ses naufragés qu'elle pose sur des radeaux de fortunes, promettant de revenir les chercher, pour mieux être oubliée par eux, une fois le danger passé.
Elle a caressé les côtes de l'Afrique, faisant parfois halte dans ces terres ancestrales pour y retrouver le goût de vivre, de ceux qui s'enveloppent de leur pagne de sang. Elle y a connu l'invisible, a fréquenté l'irrésistible, et y a laissé l'essentiel, ce qu'elle ne retrouve plus aujourd'hui en fouillant dans sa mémoire d'images fixes d'où les éléphants la contemplent, eux pour qui le siècle n'a pas de sens.
Elle est tombée dans un lit de rivière, l'a trouvé douillet, s'est dit qu'elle pourrait bien y rester, pour s'apercevoir enfin qu'il ne s'agissait que d'un marécage d'où les roseaux émergent comme autant de repères incompris, comme autant d'avertissements silencieux claquant dans le vent des furies, dans la musique des sages.
Frémissante, languissante, tour à tour rageuse et cajoleuse, exigeante et pitoyable, elle n'en finit pas de mordre et de demander pardon, de chercher à retrouver cette lumière tendre et chaleureuse qu'il lui a semblé apercevoir, allongée, là-bas, sur son lit de Carthage.
C'est une année folle qui va venir éteindre ses derniers feux ce soir. Une année de surprises et de soupirs, de ceux que l'on lâche et qui jamais ne se regrettent. C'est une année de plaisir, d'orgasmes spontanés et sans retenu, de rires sous-entendus, de folie non-retenue. Une année de découvertes, qui donne envie d'en mordre plus encore, d'arracher de plus gros morceaux de viande à ce bonheur Antigonesque.
C'est épuisant d'être perdu dans la tempête d'une année sans contrôle et sans maîtrise. C'est épuisant de vouloir retenir le gouvernail alors qu'il n'y a qu'à se laisser doucement glisser dans le mouvement des vagues.
C'est grisant d'être perdu dans la tempête d'une année sans contrôle et sans maîtrise. C'est grisant de se laisser violemment emporter par les embruns et les orages.
Ce soir, je veux être soûl de garçons et d'alcool, de spontanéité et de danse, de rires et d'oubli. Je veux me plonger dans les yeux de l'éphèbe et embrasser l'ancêtre, tâter du cul de nonne pour baiser le bandit.
Car ce soir... ce soir.... est le premier soir du reste de ma vie. L'année s'y achève pour laisser, demain, la place à un nouveau chiffre.
Et comme tous les ans, me reviennent en tête ces quelques vers, appris au fil de mes matins d'enfance:
Si tu peux voir détruit
l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te remettre à rebâtir,
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;"
Rudyard Kipling