3 oct. 2008

Se mettre à rebâtir

C'est une année toute bête qui vient de s'écouler, une année sans bruit dans le fracas des bombes, une année sans cri dans le silence des tombes. C'est une année toute seule qui vient mourir ce soir, lentement. Comme une lame de fond elle a creusé sa faille au long de ces 365 jours d'existence.
Elle est partie de Tunisie où, allongée avec flemme sur un transat bleu, elle finissait un livre et piochait le suivant dans la pile à portée de main, comme dans un panier à loukoums, se régalant sans fin des mots alignés, donnant un sens au monde et du mouvement à la ronde. Shéhérazade des temps modernes, elle s'est inventée elle-même, écartant d'un geste languide les options d'autrui, comme ennuyée par le remue ménage ambiant. Elle ne parlait plus à l'époque, je me souviens. Elle se contentait d'écouter les coquillages de la légende, entendant la mer ou les égoûts et goutant l'une et les autres comme autant de découvertes improbables.

La vague a alors pris de l'ampleur et emporté sur son chemin ce qu'il restait des vestiges et des ruines d'un tandem en perdition, un titanic refusant l'inévitable, luttant contre elle pour finalement s'y abandonner avec les soupirs des condamnés et les larmes des enfants perdus. Elle s'est brisée, l'espace d'un indicible instant, sur une écluse confondue avec une digue. A force de frapper, les portes se sont ouvertes et la voici repartie, enroulant avec elle les jours et le temps, les marins malheureux et les dompteurs de baleines, ceux qui savaient et qui n'avaient rien dit, ceux qui se turent, ceux qui tournèrent les yeux.
Tsunami en fond, elle essaye de se faire houle tendre en surface, demandant pardon à ses naufragés qu'elle pose sur des radeaux de fortunes, promettant de revenir les chercher, pour mieux être oubliée par eux, une fois le danger passé.

Elle a caressé les côtes de l'Afrique, faisant parfois halte dans ces terres ancestrales pour y retrouver le goût de vivre, de ceux qui s'enveloppent de leur pagne de sang. Elle y a connu l'invisible, a fréquenté l'irrésistible, et y a laissé l'essentiel, ce qu'elle ne retrouve plus aujourd'hui en fouillant dans sa mémoire d'images fixes d'où les éléphants la contemplent, eux pour qui le siècle n'a pas de sens.

Elle est tombée dans un lit de rivière, l'a trouvé douillet, s'est dit qu'elle pourrait bien y rester, pour s'apercevoir enfin qu'il ne s'agissait que d'un marécage d'où les roseaux émergent comme autant de repères incompris, comme autant d'avertissements silencieux claquant dans le vent des furies, dans la musique des sages.

Frémissante, languissante, tour à tour rageuse et cajoleuse, exigeante et pitoyable, elle n'en finit pas de mordre et de demander pardon, de chercher à retrouver cette lumière tendre et chaleureuse qu'il lui a semblé apercevoir, allongée, là-bas, sur son lit de Carthage.

C'est une année folle qui va venir éteindre ses derniers feux ce soir. Une année de surprises et de soupirs, de ceux que l'on lâche et qui jamais ne se regrettent. C'est une année de plaisir, d'orgasmes spontanés et sans retenu, de rires sous-entendus, de folie non-retenue. Une année de découvertes, qui donne envie d'en mordre plus encore, d'arracher de plus gros morceaux de viande à ce bonheur Antigonesque.

C'est épuisant d'être perdu dans la tempête d'une année sans contrôle et sans maîtrise. C'est épuisant de vouloir retenir le gouvernail alors qu'il n'y a qu'à se laisser doucement glisser dans le mouvement des vagues.
C'est grisant d'être perdu dans la tempête d'une année sans contrôle et sans maîtrise. C'est grisant de se laisser violemment emporter par les embruns et les orages.

Ce soir, je veux être soûl de garçons et d'alcool, de spontanéité et de danse, de rires et d'oubli. Je veux me plonger dans les yeux de l'éphèbe et embrasser l'ancêtre, tâter du cul de nonne pour baiser le bandit.

Car ce soir... ce soir.... est le premier soir du reste de ma vie. L'année s'y achève pour laisser, demain, la place à un nouveau chiffre.

Et comme tous les ans, me reviennent en tête ces quelques vers, appris au fil de mes matins d'enfance:

Si tu peux voir détruit
l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te remettre à rebâtir,
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;"


Rudyard Kipling

1 oct. 2008

Tais toi et bois ton pot de Nivé-ha

- Oh ben dis donc, qu'est ce qu'il t'arrive?

- Je sais pas, j'me sens tout chose

- Chose comment? Qu'est ce que tu veux dire?

- Ben, bizarre quoi, comme si j'étais tout sec.

- Sec?

- Ben ouais, plus une goutte de liquide, plus de jus, quoi.

- Tu veux dire que tu as la peau sèche?

- La peau, les yeux, le coeur, l'âme, le corps, tout entier, je suis qu'une grosse sécheresse sur pattes.

- Hum, et comment tu sais ça?

- Ben d'abord, un exemple, tu vois, j'arrive plus à écrire... j'ai les doigts secs, ils veulent plus taper sur le clavier.  J'ai l'inspiration à sec, elle veut plus chercher à l'intérieur, donc j'ai l'âme sèche, puisqu'elle n'a plus rien à dire.  Je ne vois plus le monde à travers mon objectif, j'ai l'oeil sec, il ne fait plus de photos. J'ai le cerveau sec, il ne lit plus, il dort...

- Euh, tu dramatises un peu là, non?  Peut-être que tu es tout simplement occupé par ailleurs, tu crois pas?

- Mouais. Je bouge, je bouge... disons que j'ai plutôt l'impression de me débattre que de bouger.

- Te débattres dans quoi?

- Dans la boue quotidienne, celle qui aveugle et qui étouffe, celle qui annihile et qui donne le tournis.

- Dis donc, tu serais pas en train de faire ta déprime pré-anniversaire annuelle, toi, en fait?

- ??? tiens, j'y avais pas pensé.  Pas impossible, c'est vrai. Mais je me sens quand même tellement sec que j'ai l'impression de plus pouvoir bouger.  J'arrive plus à voir les choses positivement, le monde tourne soit trop vite, soit pas assez rapidement, la vie est en roue libre d'un côté et freinée des quatre fers de l'autre.  Je ne tiens plus rien, je ne dirige plus rien. En même temps, c'est la première fois que j'ai presque toutes les cartes en main, que je peux prendre les vraies décisions, les plus difficiles, les plus individualistes qui soient.  Besoin de personne et envie de tout le monde. Effrayé comme un gamin dans le noir, la main sur l'interrupteur.  Dans l'attente de je ne sais quoi... enfin si, je sais, mais faire semblant de pas savoir donne l'impression de conjurer le mauvais sort.  Putain, c'est vraiment gonflant, ça fait un an que j'ai quitté O et des fois, je me demande encore si j'ai bien fait.  C'est con, quand même.

- M'enfin t'as pas à te plaindre, merde! T'as un taf, un appart, un salaire, des amis, un énorme chat, tu fais du sport, tu vas faire du théâtre... Si on met de côté l'amour, tu n'es pas en panne d'amants, et petit à petit tout prend plutôt bonne tournure pour toi, tes désirs se précisent, tes projets se concrétisent... T'as qu'à prendre des vacances et te barrer quinze jours, tu verras, ça ira bien mieux après.

- T'as raison, faudrait que je fasse ça mais je crois que j'ai la trouille de partir...

- ...

- ... et de tout retrouver à mon retour comme c'était à mon départ.

13 sept. 2008

La muse

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. Ta journée a été difficile et je t'ai massé longuement pour détendre tes épaules contractées, ton dos atrophié, tes jambes nouées, tes fesses endolories par la station debout.

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. Immobile. Tu es arrivé de nulle part et je te retrouve à deux pas à peine de moi. Enveloppé dans la couverture ramenée d'Afrique.

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. Tu t'es tourné dans ton sommeil. Couché sur le côté maintenant, tu me tournes le dos. La couverture s'est soulevé et j'aperçois un morceau de ta peau de bronze en-dessous. Le tissu se soulève et s'abaisse au rythme de ta respiration.

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. J'ai peur de t'éveiller en tapant sur ce clavier cliquetant comme une vieille Remington. Mais les mots sont là, ils déroulent leurs déliés. Eux qui étaient partis depuis si longtemps. Je ne veux pas les emprisonner à nouveau.

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. Et tu me donnes envie de prendre mon appareil photo, de faire les réglages adéquats et de saisir ce sommeil. De l'inscrire sur une plaque virtuelle. De le montrer. Parce que ton sommeil est si beau, à côté de moi. Quelle confiance faut-il avoir pour s'endormir à côté de celui qui est à peine connu?

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. Tu viens de gémir un peu dans ton sommeil, comme si tu sentais le drame qui passe dans la voix en sourdine de Cécilia Bartoli. C'est la musique qu'il faut pour t'accompagner dans tes rêves, je pense. La voix s'élève et tu respires. La voix tombe et tu la cherches. Quel appareil pourra jamais fixer les images qui défilent dans ton âme en ce moment.

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. Nous n'avons pris le temps de parler que ce soir, bien sûr. La nuit dernière, le peu que nous nous en sommes donné, a servi nos corps. A présent nous nous nourrissons l'un de l'autre, de nos histoires, de nos désirs.

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffiraient pour te rejoindre. Tu dors. Peu importe ce que sera demain finalement.

Tu es allongé à côté de moi. Deux pas à peine me suffisent pour te rejoindre. J'arrive.

4 sept. 2008

Moments

La chaleur est écrasante, bien sûr, à quoi m'attendais-je? Le contraste est saisissant avec la ville que j'ai quittée quelques heures auparavant.
Les lunettes de soleils sont indispensables, évidemment.
Le tee-shirt de rigueur, et encore.
Le pantalon, totalement insupportable, est remplacé par le seul short que j'ai pensé à amener pour ces quelques jours.
Le soleil est partout à la verticale, quelle que soit l'heure de la journée.

Je me suis levé tard, j'aurais pu ne pas me lever, je voulais profiter de la chaleur et de la lumière.

Finalement, je ne fais que m'assoupir sur une chaise du jardin et je sommeille, laissant enfin mon esprit vagabonder dans les méandres dont il connaît seul les tours et les détours. Et il ne se gêne pas pour s'y empêtrer, se laissant envahir comme un bienheureux par la pénombre de l'arbre sous lequel je m'abrite. Les abeilles m'encerclent de leur ballet butineur. L'heure passe sans que je m'en aperçoive. Je n'entend plus les voitures sur la route.

Le livre que je tenais quelques instants auparavant dans la main, tombe à terre, provoquant un sursaut de surprise de tout mon corps. Engourdi. Assommé. La tête lourde des brumes de l'ailleurs.

..........

Je marche dans les rues de Montpellier, à une heure où le monde se cache derrière les persiennes des appartements. Un solo de batterie résonne dans une petit rue, derrière la préfecture, dissimulé par deux lourds vantaux de bois. Des voies se parlent d'un bord à l'autre. Les touristes s'éventent sous les champs de parasols. Les regards s'effleurent mais ne se parlent pas. A quoi bon vouloir être plus fort que la lumière...

Je descend la rue de l'Université. Quelques étudiants perdus transportent matelas et cartons. C'est la saison de l'emménagement. Les pavés inégaux me font trébucher. J'ai l'impression d'être soûl, de tanguer comme un vieux pirate imbibé, les jambes lourdes, les pieds qui traînent. M'asseoir. m'asseoir pour quelques minutes, pour quelques heures.

J'entre dans la maison de retraite. Je ne suis plus choqué maintenant par les pauvres vieux affalés sur leurs fauteuils. Pas un mouroir, non, non. Un parking, une voie de garage. Tout signifie la fin, mais on essaye d'y mettre de la bonne humeur.
Elle est là, avec les autres. Quand elle me voit, son visage s'illumine d'un sourire hésitant au départ. Elle ne me reconnaît jamais du premier coup. Elle me prend pour mon père. Puis, rapidement, l'étincelle éclate. Elle est contente de me voir. De tous, c'est elle la plus alerte, la plus vaillante.
Je la sors pour un moment. Nous allons boire un verre sur la placette à côté. Elle me raconte à nouveau les histoires qu'elle m'a cent fois raconté, qu'elle a cent fois inventé.

Elle le dit elle-même "je vis de mes souvenirs, que veux-tu". Toujours. Et je lui réponds "C'est beau d'en avoir". Toujours.
Elle se languit de sa maison, de son mari. J'écoute. J'écoute son émotion, j'écoute ses souvenirs, j'écoute sa vie, celle d'hier et l'autre, celle d'aujourd'hui.

Puis je la ramène et je m'enfuis.

...........

Les souvenirs, c'est tout ce que j'ai pour me guider dans la jungle routière qui a poussé autour de la ville.

Je prends les directions générales: ouest, est, sud, nord. En me disant que je tomberais bien sur un carrefour qui n'a pas trop changé, que je pourrais reconnaître. Peine perdue. Et moi aussi.
Pas de guide, pas de carte, pas de GPS. C'est la chaleur qui me pousse à rechercher la plage. Je suis la file des voitures. Après tout, les bœufs vont à l'eau, non?

Il me semble me rappeler d'un vieux chemin d'enfance qui mène à une des seules plages préservées de la côte. Le temps de me perdre à nouveau dans les collines, de demander ma route à une rombière aimable qui m'assure que je suis bien perdu trois ou quatre fois avant de me remettre dans le droit chemin, de sauter dans un petit train qui n'existait pas vingt ans auparavant (je le sais, j'y étais), et je me retrouve sur la plage.

Pas trop de monde, ça va. Je marche le long de l'eau, trébuchant dans mon parasol (trop de soleil pour ma peau et pas de crème solaire). Je tangue encore, balancé par le sable qui s'enfonce sous mes pieds nus. J'arrive à un endroit un peu moins peuplé. Je mate autour de moi. Plage de culs nus, bronzés. Tous. Tous les âges et toutes les formes. Sauf de celles que j'affectionne. Au point où j'en suis... j'étais pudibond jusqu'à une certaine époque, mais là je me mets au goût du jour, pour la première fois de ma vie. Vive les clubs de sport.

Deux heures plus tard. Je m'emmerde. Royalement. Je me lève, me rhabille, plie mon parasol et fais le chemin dans l'autre sens. Je me perds à nouveau deux ou trois fois et je rentre.

.......

Il est là. Beau comme un diable. Au milieu des pêches et des melons. Je l'aurais reconnu n'importe où, bien sûr, il n'a pas changé d'un iota. Même s'il veut nous le faire croire, par cette barbe naissante, taillée magistralement. Par ce piercing dans l'arcade sourcilière, près du nez.
Quatre ans, putain. Quatre ans que nous ne nous sommes pas vus. Un an qu'il avait disparu complètement. Plus de téléphone. Plus de nouvelles. Pour personne. Et moi, j'ai pas envoyé les flics, ni les détectives privés. Peut être j'aurais dû.
C'est presque le hasard qui fait qu'aujourd'hui je le retrouve. Au milieu de ses pêches et ses melons.
Il me voit. Il relève la tête. Il a un demi-sourire. Inimitable, il dit "Tiens, te voilà?" comme si on s'était quittés la veille. Comme s'il n'était pas surpris, au fond, que je débarque. Petit con.

Je l'enlève aux deux radasses dressées sur leurs ergots pour qui la différence de couleur entre lui et moi rend impossible tout lien de parenté. Je le leur prends, cinq minutes, comme en prison, accordées. On parle. En cinq minutes. De tout et de rien. J'écoute, surtout. Sa voie éraillée. Lui de me dire ce qu'il devient, d'où il vient, ce qu'il fait. Je le regarde. Je suis simplement content de ce moment fragile. Si c'est tout ce qu'il me donne, je veux en retirer le maximum. Je l'aime, c'est tout. A la folie. Je voudrais l'enlever de là, le protéger, qu'il reprenne des études, qu'il ait un métier à la hauteur de ce qu'il peut faire. Pourquoi je l'ai pas fait avant, hein? Maintenant, je ne peux que voir sa vie, sans avoir plus de droit que ce qu'il m'en donne. Sa vie et ses choix. Mon frère. Mon petit frère.

Je le raccompagne à ses fruits, comme à la fin d'une permission de sortie de taule. Je ne suis pas sûr de le revoir, alors je le regarde encore. J'arrive même à faire un peu fi de la morue desséchée qui me hurle dans l'oreille qu'on ne peut pas être frères si on n'est pas "sortis de la même cogne". Je voudrais lui foutre un melon dans la tronche à ce poisson des marais. Je lui adresse juste mon regard le plus méprisant. Puis je pars.

Je fuis encore, finalement.

........

Il me rappelle. Le soir même. Il veut aller boire un verre avec moi et sa copine. Une fille bien, tu verras.

Finalement, ce sera le lendemain.

Nous nous retrouvons sur le parking des fruits, tard. J'avoue que je suis un peu méfiant. Je suis vraiment un connard. Il est là, il m'attend. Il m'offre un verre à l'hôtel du coin en attendant sa copine. Discussion un peu empruntée au départ, mais il a l'air content que je sois venu. Elle arrive. Voiture. Direction centre ville. Ils discutent pendant que je conduit sur les routes mal connues. La nuit est tombée.

Terrasse. Du monde. Il connaît tout le monde dans les bars. Il s'arrête, dit bonjour, salut d'un bref mouvement des yeux. Plus tard, il parle. De lui. De nous. Il m'explique à sa copine. Il me l'explique. Puis il crache, sa colère, sa fureur, son enfance, son adolescence gâchée, son père lâche, sa mère décédée, vénérée, ses soeurs. Tout. Tous. Et j'écoute. Que puis-je faire d'autre. Il me le donne, tout ça. Que puis-je faire d'autre que de l'accepter comme le cadeau que cela représente. Je prends. Et j'écoute. Il est triste. Ne pleure pas parce que c'est un homme. Mais il est triste. Il dit que j'ai été le seul, à la fois père et grand frère. Je ne sais pas. Je dis que non. Cela ne sert à rien. Il insiste. Il semble en avoir besoin. Je relance, je tente quelques explications, j'interromps un peu. J'apprends, surtout. J'apprends ce que je ne savais pas. Et je dois rester impassible. Simplement écouter. On ne pleure pas au chevet des enfants malades.

Puis je les ramène. Ils doivent monter à Paris, cette semaine peut être, ou la prochaine. Non, non, il ne va pas disparaître à nouveau. Il tient à moi. Il veut changer de vie un peu, ne plus se perdre. J'accepte, j'écoute, je prends. Juste ce qu'il me donne. Ici et maintenant. Parce que l'avenir n'est jamais sûr.

Je leur dis au revoir et je suis maladroit. Au lieu de le prendre dans mes bras, je l'embrasse juste. Je suis fatigué, il est tard. Mon attention a baissé l'espace d'une seconde. Et c'est une maladresse, je le sens.

Alors le lendemain, j'y retourne. Et, devant la radasse en chef, je le prend dans mes bras, je le serre fort et je l'embrasse. Si c'est tout ce que nous avons, alors qu'au moins, ce soit bien fait.

......

Je suis dans le train. Je remonte vers Paris. Je pense à ces moments et à tous les autres. Les sourires de l'enfant, les bouteilles ouvertes en riant et partagées en discutant. Les mondes que nous avons refais, les cousins et moi. Je repense à tout ce que j'ai écouté, le silence et les paroles, tous aussi pleins de signifiance les uns que les autres. L'agneau partagé. Le soleil partagé. Le pastis partagé. Le temps partagé. Les mots partagés. Le plaisir et la tendresse. Pour moi. Je me suis beaucoup perdu pendant ces quatre jours, et j'ai retrouvé tellement de choses...

Mon portable vibre. Texto: les funérailles ont lieu dans deux jours.

27 août 2008

Quelques jours...

Comme un oiseau migrateur, j'ai régulièrement besoin de descendre vers le sud.

Pas aussi loin, cette fois, je vais m'arrêter sur les terres natales, replonger mes racines dans les vignes isolées et boire à nouveau à la treille de l'amitié.

Quelques jours à peine, pour toucher l'essentiel et revenir... encore.


25 août 2008

Parce que...

Parce que des fois les mots ne suffisent plus et perdent tout leur sens, seul le silence a droit de cité.

Parce qu'une douleur qui n'est pas la nôtre peut nous transpercer aussi violemment que la lame la plus fine.

Parce que, si j'étais croyant, je penserais que le ciel est injustement rempli d'anges qui voulaient rester des hommes.

Parce que la colère. Parce que l'injustice. Parce que tout l'amour du monde ne suffit pas, et ne suffira jamais.

Parce que nous serons tous toujours là pour toi...

21 août 2008

Suivez la flèche

Si je devais parler des éclats de sa peau cuivrée, je passerais des heures à raconter mes mains sur son corps. J'ai suivi la nuit entière, du bout des doigts, les lignes de sa vie marquées dans sa chair. Je suis passé de son visage lisse à son torse large. J'ai caressé son dos et massé ses épaules. J'ai planté mes ongles dans son crâne et tiré ses cheveux. J'ai embrassé, mordu, léché le bout de ses seins offerts. J'ai exploré, j'ai regardé, j'ai senti, j'ai fermé les yeux pour mieux ressentir, pour mieux éprouver, pour mieux abandonner, et je les ai rouvert pour m'avouer vaincu.

"You got me begging you for mercy" passe en fond sonore, la voix de Duffy accompagne chacun de mes gestes, chacun de mes mouvements. Mes pensées s'envolent et suivent le rythme de la musique. Mes mains descendent sur ses hanches, passent dans son dos, attachent nos corps aux cordes de mes muscles. Mes tendons saillent violemment sous la puissance de mon désir. Nous sommes liés l'un à l'autre, comme deux barques dans la tempête, fragilement reliées au mince filin de leurs ancres emmêlées. J'étouffe, je lutte, je me libère, pour mieux être rejeté sur les rivages de sa folie, de sa force. Je ne suis qu'un gravier sur le fond de sa rivière, ballotté par les remous et les tourbillons, entraîné par le courant, repoussé soudainement pour être à nouveau attiré irrésistiblement par le danger des rapides. Les écueils sont partout, je le sais. La rivière ne va nulle part, je le sais. Les rives sont dangereuses, je le sais. Et je ne cesse de plonger à nouveau. Le monde est si beau en dessous, si tumultueux, si vivant.

Vivant! je me noie, je meurs, mais je me sens vivant. Plus vivant que je ne l'ai été depuis l'Afrique. Chacun de mes muscles est en alerte, chacun de mes sens est en éveil. Je suis présent tout entier au cadeau qui m'est fait. Ce cadeau ultime qui n'est que de me permettre de donner. Pas de fadeur, pas de demie mesure, pas de soupir, pas de lassitude, pas d'état d'âme. Plus rien ne nous retient sur le continent de la raison et je sombre, imperceptiblement, mais sûrement vers les abysses de ma propre illusion.

Mes mains continuent leur voyage et se saisissent de ses fesses. Elles se font tour à tour caressantes ou flagellantes, elles se font légères ou insistantes, parfois papillons, parfois rapaces. Elles ne cessent de tournoyer, attaquer, toucher, fondre, tenir, serrer, relâcher, caresser, pincer. Je ne les contrôle plus, elles sont devenues folles et obéissent à leur seule logique, à leur seul plaisir.

Parfois, le temps d'un souffle, nous reprenons pied sur le fond plus solide du temps. La musique défile, "Europa" de Monica Narranjo, "Sanctus" de Jessye Norman, "Bang Bang" de Nancy Sinatra. Tout et n'importe quoi. Tout est n'importe quoi. Tout n'est que n'importe quoi.
Je ne peux pas me retenir longtemps avant d'avoir à nouveau besoin de reprendre son corps, de laisser mes mains à nouveau apprendre sa surface, repérer les marques des creux et des bosses de l'âme. Pendant que je l'écoute exister et que je m'affole dans le roulement de pierre de ses "r", dans sa prononciation pleine de certitudes et ses mots emplis de non-promesses.

J'ai eu droit à deux jours, comme un condamné en sursis.

J'en ai bien profité, je ne peux pas le nier.

Mais où est donc ce foutu centre?



16 août 2008

Le Centre

Le centre: point de convergence absolu de forces opposées. Les forces, égales entre elles à ce point là, se compensent exactement et cessent de se combattre pour se combiner en un équilibre parfait.

Le centre est un point dans l'espace qui se déplace avec la convergence des forces. Il veille à ce que l'équilibre des forces contraires soit toujours parfait, qu'aucune ne surpasse l'autre.

Le centre peut être également conçu comme le bout d'une ligne vue de la tranche: le centre, dans ce cas, représente donc l'alignement parfait des éléments fondamentaux, la tête, le cœur et le corps - la terre, la lune, le soleil - le père, le fils et le saint-esprit - etc, etc...

Le centre pourrait représenter l'immobilisme total, mais comme on vient de le voir, il se déplace avec la modification des forces, il n'est donc pas immobile sur lui-même, alors qu'il est immobile en lui-même.

Le centre peut aussi représenter le point de concentration des forces fondamentales: là où elles se concentrent toutes pour donner une énergie extraordinaire, redistribuée vers la périphérie selon un principe de divergence là aussi parfaitement égal à la convergence des forces. Le centre symbolise donc l'accord absolu et universel.

Le centre, c'est la paix avec soi-même, mais aussi la paix autour de soi...
Le centre, c'est l'apaisement avec soi-même...
Le centre, c'est l'accord avec soi-même...
Le centre, c'est une position de vie ok/ok...
Le centre, c'est l'inamovibilité de l'individu existant...
Le centre, c'est ici et maintenant l'appréciation de sa propre existence...


Le centre, c'est clairement là où je ne suis pas.

11 août 2008

C'est bizarre, je crois que je suis stressé

Il y a une ou deux personnes que je mettrais bien sur une "hit list" à l'américaine...

Je suis malade, comme par hasard, le lundi matin avant de venir au bureau alors que je vais très bien le week end...

Je ne peux plus voir mes patrons en peinture, en photo ou même en imagination...

Je suis constamment fatigué, épuisé, et j'ai l'impression que c'est plus nerveux que physique...

Je ne parviens pas à me concentrer...

Je ne parviens plus à me recentrer...

La moindre contrariété commence à me faire bondir au plafond...

J'ai repris de mauvais réflexes d'auto protection...

La passivité des autres me met hors de moi...

Oui,

Je crois que je suis stessé.

Aouch!

6 août 2008

Nouveau Monde

Nous survolons la savane pendant deux heures pour arriver dans ce lieu totalement improbable, perdu au milieu de rien, aux confins du pays. Deux heures à survoler l'immense toile pointilliste qui déroule ses arbres posés là par le pinceau d'un artiste immuable. De temps en temps, sous le bruit et le souffle de nos pales, un animal s'enfuit à toutes jambes. De loin en loin, c'est un troupeau de chèvres surveillé par un gardien solitaire qui apparaît soudain en dessous de l'appareil. Que fait-il là? et surtout d'où vient-il? Il n'y a rien, à perte de vue. Rien que les arbres. Rien que la savane. Rien que ce vide un peu lassant plombé par les nuages immobiles. Pas de ville, pas d'habitations. Parfois, des cercles de pierres et de branches indiquent les restes d'un campement, déjà détruit, déjà oublié, déjà passé. Tout indique le passage, mais rien n'arrête ni la vue, ni le temps, ni notre voyage.
Pourquoi survolons-nous ce rien? Qu'est ce qui nous attend au bout de cette plaine qui n'en finit pas?

Nous atterrissons finalement sur un carré de sable à l'intérieur de clôtures improbables érigées pour protéger sans séparer, maigre défense contre on ne sait quoi. On ne sait quoi parce qu'on ne vit pas là. On ne sait quoi parce qu'on ne sait rien. Ici, c'est l'ailleurs absolu, loin des villes, loin du connu, loin de tout repère, aussi loin de moi qu'il est possible. Ici le réel a élu domicile et le temps essaye d'en reprendre les droits. Ici, le bâtiment le plus flamboyant, c'est la Mosquée, qui fait l'objet de toutes les attentions artistiques. Le reste, bâtiments presque neufs ou plus anciens, ne sauraient s'enorgueillir de joliesse. Ils sont fonctionnels, utiles et grisés par la poussière du désert qui frappe à la porte. Les vents de sables écaillent les peintures accrochées désespérément aux parois, les toits de tôles chauffent au soleil de l'Afrique, la chaleur sourde est partout.

Ici, c'est nulle part.

Et pourtant nous y sommes.

C'est en sortant, encore étourdi, de l'appareil, en suivant les instructions du pilote (ne pas se faire décapiter par le rotor arrière) que je constate que nous sommes loin d'être seuls. Des dizaines d'enfants, aux uniformes bleus, aux regards rieurs et profonds, aux dents éclatantes, nous attendent, nous scrutent, nous observent. Plus loin ce sont les chefs du village qui nous font signe. A côté, c'est le coordonnateur du projet qui nous accueille. Ils sont venus, ils sont tous là, pour les étrangers qui s'immiscent dans leur quotidien. Nos mains sont enveloppées dans celles de nos accueillants. Nos sourires se confondent finalement avec les leurs. Nous avons atterri au milieu de la vie enserrée dans l'écrin de la brousse.

Nous sommes entraînés "presto" vers la hutte à palabres, la maison des chefs, où tout se passe: discussion, négociations, décisions, vie commune. C'est d'ailleurs là que trône l'unique poste de télévision du village. C'est là, assis sur des tapis à même le sol, que nous allons découvrir l'ampleur de ce projet de Village Millenium, à Dertu, Kenya. Le gouvernement, des ONG internationales, des entreprises privées, les populations locales, se sont associés pour mettre en place un projet de développement d'une zone géographique immense peuplée uniquement par des nomades pastoralistes, des éleveurs sans cesse en mouvement, cherchant constamment les meilleures herbes pour leurs animaux. Zone bordée par un camp de réfugiés soudanais. Zone isolée et difficile d'accès, la première ville étant trop loin pour être une ressource.
On nous montre tout: la nouvelle école, un pensionnat pour fille qui assurera que celles-ci restent et reçoivent une éducation quand leurs parents partent en quête de nouvelles pâtures; le dispensaire, qui recevra un petit frigidaire en décembre pour conserver les sérums antivenins... C'est con un frigidaire, c'est tout bête un frigidaire. Il s'agit presque même d'un frigidaire de camping, un petit, un de rien du tout. Mais un frigidaire à Dertu, c'est un système pour le maintenir branché, c'est un générateur pour l'alimenter, c'est du carburant pour alimenter le générateur, ou bien c'est la construction d'une petit centrale solaire, ou d'une éolienne pour que cela coûte moins cher. Un frigidaire, c'est aussi quelqu'un qui sait comment ça marche un frigidaire, comment ça s'entretient, comme ça se fait durer. Idem pour la source électrique. Un frigidaire avec des sérums antivenins, c'est combien de vie sauvées par an?
On nous montre l'accès internet par téléphone portable installé dans l'école. C'est con un accès internet par GSM, c'est classique, c'est sans conséquence, c'est utilitaire... c'est aussi plus de 400 enfants scolarisés entre 6 et 20 ans, c'est une liaison plus rapide avec les autorités sanitaires, sociales, éducatives de la ville la plus proche. Ce sont des journées entières de marche dangereuse dans la savane pour aller chercher les programmes et les instructions, les crayons... qui sont évitées.

Et là, on brandit sous notre nez, le trésor du trésor: un téléphone portable. Quoi de plus con qu'un téléphone portable? "Allo, t'es où?". Ça dérange dans le métro et dans le train, un téléphone portable, ça sonne impunément en classe un téléphone portable. Ma patronne en a deux, téléphones portables, mon voisin en a trois. C'est chiant quand ça ne sonne pas, un téléphone portable, et épuisant quand ça sonne trop.
Ici, en quelques toutes petites secondes de communication, on peut retrouver un enfant ou une bête perdus loin du village, on peut avertir de l'arrivée de pirates ou de rebelles et protéger les populations, on peut se renseigner sur plusieurs marchés pour mieux vendre sa viande et ses bêtes. On peut survivre. Un peu mieux. On peut appeler à l'aide, on peut dire "je t'aime", on peut apprendre...

Oui, je sais, ça paraît stupide comme histoire, un peu romantique, un peu "occidental", naïf et ridicule.